Une star, en général, arrive avec son styliste et sa garde-robe. Chez Hassan Hajjaj, rien de tout cela ne sert : il compose la tenue, dresse le décor, met un morceau et photographie en rythme. Sur le tirage, Madonna ressemble à votre voisine de palier, et vous mettrez un moment à la reconnaître.
Hassan Hajjaj est photographe, et il est aussi le styliste de ses modèles. Les vêtements qu’ils portent devant son objectif, c’est lui qui les taille. Alicia Keys pose dans une robe à pois dorés. La musicienne Helen Epega, elle, tourne le dos à l’appareil, dans une djellaba rouge détournant le logo Coca-Cola. Le Musée de la musique, à la Philharmonie de Paris, consacre une exposition à Hassan Hajjaj, le photographe autodidacte des stars.
Sommaire
Exposition Hassan Hajjaj : la fabrique d’une rock star
Des vêtements sur mesure, des décors montés à la main
Le protocole ne varie jamais. Hassan Hajjaj choisit ses modèles parmi les musiciens qu’il fréquente, et la plupart sont devenus des amis. Il leur confectionne des vêtements sur mesure et ajoute les accessoires. Derrière eux, il dresse un décor de tissus et de nattes aux motifs serrés. La lumière est souvent naturelle. Et il y a toujours de la musique.


« En shooting, j’écoute tout le temps de la musique », raconte-t-il dans l’entretien du catalogue. « Je mets un morceau et je photographie en rythme. C’est presque comme si je dansais avec l’appareil photo et avec le modèle. »


Il invite celui qu’il photographie à jouer sa propre musique. Ou il lui demande simplement ce qu’il a envie d’entendre. Parfois les musiciens jouent en direct pendant la séance, qui tourne alors à la fête. Deux photographes maliens ont inspiré cette méthode, Malick Sidibé et Seydou Keïta, maîtres du portrait de studio à Bamako.
Des boîtes de conserve en guise de cadre
Regardez ensuite le cadre, il fait partie de l’œuvre. Hassan Hajjaj y empile des boîtes de conserve, des paquets de thé vert ou des canettes de soda. Les emballages s’alignent par dizaines autour du tirage. La répétition rappelle le zellige marocain, ces carreaux de céramique assemblés en motifs géométriques. Elle renvoie aussi aux boîtes de soupe Campbell’s peintes par Andy Warhol.



Le rapprochement n’a rien de fortuit. Rachid Taha avait surnommé son ami Andy Wahloo, en écho à Warhol. Le jeu de mots passe par andi walou, « je n’ai rien du tout » en arabe maghrébin. Le photographe pioche dans les objets de la société de consommation. Il détourne aussi bien les logos du luxe que ceux de la street culture.



Reste sa façon de traiter ses vedettes. Il en photographie certaines de dos. Il en couvre d’autres de tant d’accessoires qu’elles en deviennent méconnaissables. Le titre de la série promet des rock stars, les images s’amusent de ce statut.
De Larache à Londres, et le retour au gnawa
Une adolescence entre Islington et Kentish Town
Hassan Hajjaj naît au début des années 1960 à Larache, port marocain proche de Tanger. À treize ans, il rejoint Londres et le quartier populaire d’Islington. Ses amis viennent des communautés chinoise, indienne, africaine et caribéenne. Tous encaissent le racisme ordinaire de l’Angleterre des années 1970. Il quitte l’école, puis la maison familiale à seize ans.

Arrive Margaret Thatcher, et avec elle des tensions sociales et raciales qui durcissent le début des années 1980. Londres bouillonne au rythme du reggae, du dub et du hip-hop. La musique devient un moyen de se dire et de se faire reconnaître. Le futur photographe organise des soirées sound system dans des sous-sols de Kentish Town. Un collectif y installe sa propre sonorisation et fait tourner ses disques.
De ce goût du collage et du remix, il tire une pratique décomplexée de la mode et du design. Il ouvre un magasin à Camden, puis une boutique à Covent Garden. C’est là qu’il commence à confectionner des vêtements, et qu’il vient à la photographie, seul, sans école.
Le gnawa retrouvé par un disque
Son enfance marocaine avait été baignée de musique gnawa. Un disque de Hassan Hakmoun, au début des années 1990, la lui rend. Sa rencontre avec le musicien Marwane El Fathi, alias Marouane El Bahja, fait le reste. De leur amitié naît en 2016 Colors of Gnaoua, une exposition doublée d’une performance de maîtres gnawa au festival d’Essaouira.



Ce répertoire n’a rien d’une musique de scène ordinaire. Ses paroles portent la mémoire des esclaves venus d’Afrique subsaharienne. Il sert le rituel de la lila, la nuit en arabe. La transe y met le vivant en relation avec le monde invisible. Trois instruments le portent. Le guembri, luth-tambour, égrène les mélodies. Les qraqeb, crotales métalliques, tiennent un rythme entêtant. Les tbel, tambours frappés aux baguettes, guident les cortèges. Chaque couleur du rituel a son sens. Le bleu revient aux esprits du ciel et de la mer. Le vert va aux saints musulmans, le rouge aux esprits des abattoirs.


Cette porosité entre l’intime et la rue passionne Hassan Hajjaj. Le gnawa se joue aussi sur les places publiques, avec des danses acrobatiques faites pour arrêter les passants. Sur les murs du musée, ce patrimoine tiendra la même place que les vedettes internationales. Billie Eilish, Madonna et Lee Scratch Perry voisineront avec des maîtres gnawa et des musiciens anonymes. Aucun tirage ne dit lequel compte le plus.
Un salon marocain pop, et une partition signée Acid Arab
Le parcours prend la forme d’un grand salon marocain pop. Georgiana Savuta-Idier signe la scénographie. Elle reprend un motif ancien du travail de Hassan Hajjaj, les caisses de boissons. Il en compose ses salons depuis ses premières expositions. Empilées, elles deviennent ici des murs, des perspectives et des présentoirs.

La bande-son, elle, est neuve. Acid Arab a composé une partition pour l’exposition. Les machines y répondent aux voix, aux modes et aux rythmes du monde arabe. Depuis plus de dix ans, le groupe tient l’une des signatures les plus reconnaissables de l’électro française. Elle est née dans le Paris des clubs et des diasporas.
L’accrochage ne s’arrête pas aux salles de l’exposition. Des objets, des mannequins habillés et des œuvres iront se glisser parmi les instruments de la collection permanente. Le musée l’a rouverte en mai 2025. Marie-Pauline Martin dirige le Musée de la musique. Selon elle, le public n’avait jamais eu accès jusqu’ici à la fabrique de l’œuvre de Hassan Hajjaj. Le ministère de la Culture a par ailleurs labellisé le projet Bicentenaire de la Photographie.
Six concerts, une rencontre et un défilé autour de l’exposition
Un Week-end Maroc du 29 au 31 octobre
La programmation déborde largement de l’accrochage. Un Week-end Maroc occupera la Cité de la musique du 29 au 31 octobre 2026, dans la Saison Méditerranée.

La transe gnawa ouvre les trois soirées. Le flamenco et le blues prennent le relais, avant que l’andalou du Levant au Maghreb ne referme le week-end. Un concert-promenade et un rendez-vous en famille complètent l’affiche.
- Jeudi 29 octobre, 20 h : Transes gnaouas, avec le maître gnawa Abdelkébir Merchane, puis la chanteuse et joueuse de guembri Hind Ennaira. Salle des concerts, 20 et 28 €.
- Vendredi 30 octobre, 20 h : Traditions marocaines, du flamenco au blues. Avec Florencia Oz, Manuel Pajares et l’Ensemble Lâabat de Benslimane, puis Chérifa Kersit et Justin Adams. Salle des concerts, 20 et 28 €.
- Samedi 31 octobre, 14 h 30 ou 15 h 30 : Couleurs du Maroc, concert-promenade dans le musée. Avec le Duo Akdeniz, l’Ensemble Zendeh Delan et Jawad & The Coyos. 10 €, gratuit avant 26 ans.
- Samedi 31 octobre, 16 h : Paroles de cœur, musiques des plaines et des montagnes, en famille dès 7 ans. Salle des concerts, 12 € enfant et 16 € adulte.
- Samedi 31 octobre, 18 h 30 : rencontre avec Hassan Hajjaj, entretien mené par Véronique Rieffel. Salle de conférence, entrée libre sur réservation.
- Samedi 31 octobre, 20 h : Soirée andalouse, du Levant au Maghreb. Avec l’Orchestre marocain de musique andalouse dirigé par Mohamed Briouel et cinq chanteuses. Grande salle Pierre Boulez, de 37 à 58 €.
Acid Arab et un défilé de mode en mars
- Mercredi 10 mars 2027, 20 h : Acid Arab remixe sa partition au cœur de la collection permanente. Musée de la musique, 24 €.
- Le même soir, à 19 h 30 : les étudiants de l’école de mode ESMOD défilent dans la Rue musicale, en s’inspirant de Hassan Hajjaj. Entrée libre.
Informations pratiques
- Lieu : Musée de la musique, Cité de la musique – Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris
- Accès : métro ligne 5 et tramway 3b, station Porte de Pantin
- Dates : du 22 septembre 2026 au 25 avril 2027
- Horaires : du mardi au vendredi de 12 h à 18 h. Samedi et dimanche de 10 h à 18 h. Fermé le lundi
- Tarifs : 12 € plein tarif, 10 € de 26 à 28 ans, 6 € pour les moins de 26 ans. Gratuit pour les moins de 12 ans
- Visite guidée : tous les samedis à 11 h, du 17 octobre 2026 au 30 janvier 2027. 16 €, entrée comprise
- Accessibilité : visite tactile et descriptive et visite en langue des signes française à 5 €, sur réservation. Un parcours audiotactile, un dispositif multisensoriel et un livret en français facile à lire et à comprendre complètent le dispositif
- Catalogue : Hassan Hajjaj, My Rock Stars, éditions Textuel, 160 pages, 39 €
Source : philharmoniedeparis.fr
Photo : Hassan Hajjaj